Interview – ‘‘ Nous n’avons pas choisi d’être des lanceuses d’alerte. Mais nous le referions 10 fois. ’’

Depuis plus de vingt ans, Julie et Sabrina enseignent dans le lycée Maurice-Utrillo. Elles y ont construit leur vie professionnelle, leurs amitiés, une deuxième famille.

Elles ont accepté de raconter ce qui a bouleversé cet équilibre jusqu’à l’annonce d’une procédure de mutation dans l’intérêt du service. Deux femmes engagées, deux amies courageuses, une rencontre bouleversante.

© Julien Ernst

Avant de parler de ce qui vous arrive aujourd’hui, racontez-nous votre histoire avec ce lycée. Comment êtes-vous arrivées à Stains ?

Julie : J’ai passé mon concours dans l’académie d’Aix-Marseille. Je suis professeure d’Espagnol. J’ai fait mon stage à Avignon, dans le lycée où j’avais moi-même été élève. Puis je suis arrivée ici en 2005. Et ça a été un dépaysement total. Au départ, je pensais rester le temps de cumuler des points, puis repartir. Et puis la vie en a décidé autrement. J’ai découvert une équipe de professeurs soudée et militante. Je me suis construit ici une deuxième famille. Et je ne suis jamais partie. Aujourd’hui, j’habite à La Courneuve depuis treize ans. Je suis devenue plus Dionysienne que Vauclusienne.

Sabrina : Moi, je suis Albertivillarienne de naissance. J’ai connu une forme d’ascension sociale par l’école. Mes parents n’avaient pas fait d’études, mais mes frères et sœurs ont fait des études prestigieuses. J’ai passé le concours de professeur et, après mon année de stage, j’ai demandé à rester en Seine-Saint-Denis. Je suis professeure de physique. Je suis arrivée ici en tant que titulaire en 2001. Je me souviens encore de la proviseure de l’époque qui m’avait dit : « Vous êtes très jeune, il va falloir faire un chignon, mettre un tailleur… » (rires) Je n’ai fait ni chignon ni mis de tailleur. Vingt-cinq ans après, je suis toujours en jean-baskets. Mais surtout, j’ai découvert des élèves incroyablement attachants.

Qu’est-ce qui vous donne envie de rester ?

Sabrina : Tout. Mais surtout les élèves. Vraiment. Il n’y a pas un élève qui ne vous dit pas bonjour en entrant dans la salle, au revoir en sortant. Ils vous demandent comment vous allez. Ils remarquent quand vous avez l’air fatiguée. Ils vous demandent si vous avez passé un bon week-end. Nous avons toutes les deux été mamans en travaillant ici. Ils nous ont vues enceintes, puis revenir avec nos bébés. Ils nous demandent comment vont les enfants. Ce sont des relations très humaines.

Julie : Et puis il y a tout ce qui se joue autour de leur avenir. Certains élèves sont très éloignés de l’école. D’autres n’osent pas croire qu’ils peuvent faire une classe préparatoire, médecine, certaines grandes formations. Alors on leur dit : « Si tu veux faire médecine, fais-le. Ne te censure pas. »

Sabrina : Et il y a aussi les situations de précarité. Des élèves connaissent des difficultés d’hébergement, des difficultés alimentaires. Ici, être professeur, ce n’est pas seulement être professeur.

C’est justement cette relation de confiance qui semble être au cœur de votre histoire.

Julie : Oui. Des élèves sont venus spontanément nous parler de propos qu’ils estimaient racistes, sexistes, homophobes ou LGBTphobes tenus, selon leurs témoignages, par un enseignant. Ils viennent à la fin d’un cours et disent : « Madame, est-ce que je peux vous parler ? » Et nous savons ce que cela signifie. Quand un élève nous confie quelque chose, nous sommes dans un cadre professionnel précis. Nous lui expliquons qu’il s’adresse à un fonctionnaire, que nous allons prendre des notes et que, si ce qu’il raconte fait apparaître une situation de danger potentiel, nous avons des obligations de signalement. Pour cette affaire, j’ai recueilli trois témoignages. Et transmis le signalement comme le protocole le préconise.

Sabrina : Les élèves savent que leur parole peut entraîner une procédure. C’est ça qui est très fort. J’ai recueilli un témoignage et témoigné après avoir vu une vidéo. Que ce soit Julie ou moi, nous n’avons eu aucun retour. Donc nos élèves non plus.

Julie : Et c’est important de le dire : nous ne sommes pas les seules à avoir recueilli des témoignages. Nous sommes loin d’être les deux seules. Toute cette histoire pèse dans la salle des professeurs et nous les remercions pour leur soutien. Le jeudi de la rentrée, 70 de nos collègues étaient en grève. C’est d’ailleurs ce qui rend incompréhensible, pour nous, la suite de l’histoire.

Vous avez recueilli 33 témoignages ?

Julie : Fin d’année 2024, nous avons constitué collectivement avec nos autres collègues qui ont également fait des signalements un recueil de 33 témoignages. Ils ont été anonymisés et transmis au rectorat.

Sabrina : Un an plus tard, comme nous n’avions pas eu de retour sur ce premier recueil, nous avons demandé une audience au rectorat. Nous avions aussi d’autres problèmes dans l’établissement : l’absence d’infirmière et d’assistante sociale, des problèmes de bâti, des conditions de travail qui se dégradaient. Nous avons exposé tous ces problèmes et, à un moment, nous sommes revenues sur les 33 témoignages. On a dit avoir besoin de réponses pour nos élèves. Et là, nous avons entendu que, si nous estimions qu’un enfant était en danger, nous devions nous-mêmes effectuer un signalement auprès du procureur de la République.

Comment avez-vous vécu cette réponse ?

Julie : Comme quelque chose d’assez violent. Parce que nous étions justement en train de demander de l’aide face au silence. Nous sommes enseignantes. Nous recueillons la parole parce que les élèves viennent nous voir. Aidez-nous à faire les choses correctement. Est-ce qu’on le fait en tant qu’enseignant ? En tant que représentant syndical ? En tant que citoyen ? Quelle est la procédure ?

Puis de nouveaux témoignages apparaissent, la pression s’accentue.

Julie : Le 2 décembre 2025, mon médecin m’a placée en accident du travail. Après deux refus de protection fonctionnelle, je craque. C’est aussi la pression de recueillir ces témoignages, de porter la parole des élèves, de faire des signalements et de ne pas savoir ce qui est fait ensuite.

Quand apprenez-vous qu’une plainte a été déposée contre vous ?

Julie : Juste avant les vacances de Noël. Le proviseur nous appelle séparément pour nous dire que notre collègue est venu lui demander de l’accompagner au commissariat pour porter plainte.

Et finalement ?

Julie : Au retour des vacances de printemps, nous avons été convoquées. Sabrina le 31 mars, moi le 1er avril.

Sabrina : Et nous découvrons alors que nous sommes entendues dans le cadre d’une plainte pour harcèlement, sur une période allant de 2017 à 2026.

En parallèle, une enquête administrative est lancée au lycée.

Sabrina : Oui. Elle commence début avril. On nous avait informées qu’une commission d’enquête administrative allait se tenir, mais nous ne savions pas exactement ce qu’elle cherchait. Les premiers collègues auditionnés nous ont raconté que les questions portaient beaucoup sur les mobilisations syndicales : les grèves, les délégations chez le chef d’établissement, l’utilisation du registre santé et sécurité au travail… Nous sommes toutes les deux syndiquées à CGT Éduc 93.

Julie : Et nous avons eu le sentiment que l’enquête s’intéressait à beaucoup de choses, sauf à la question qui, pour nous, était à l’origine de tout : la parole des élèves et la manière dont elle avait été prise en charge.

Comment se passent vos propres auditions ?

Julie : Je l’ai très mal vécue.

Sabrina : Moi, j’ai essayé de revenir constamment au protocole de recueil de la parole des élèves. Je leur ai répété : « Nous avons appliqué le protocole. Nous avons fait ce que nous pensions devoir faire. »

Et après tout cela ?

Julie : Plus rien. Et fin août, je trouve un avis de passage dans ma boîte aux lettres. Je comprends tout de suite.

Sabrina : Nous avions toutes les deux reçu un courrier annonçant que le recteur envisageait notre mutation dans l’intérêt du service.

Julie : Le mot « envisage » est important. À ce stade, ce n’est pas une décision définitive. Mais avant toute chose, nous devons nous rendre au rectorat le 23 septembre pour consulter notre dossier administratif et présenter éventuellement nos observations.

Sabrina : Nous avons demandé à connaître les conclusions de l’enquête administrative, ainsi que nos procès-verbaux d’audition. On nous a répondu que nous les découvririons en consultant notre dossier.

Julie : Et, à ce jour, ni Sabrina ni moi n’avons reçu de notification de sanction.

Pourquoi vouloir rester dans ce lycée ?

Sabrina : Parce qu’on est bien ici. Avec plus de vingt ans d’ancienneté, on pourrait effectivement demander à partir. On pourrait aller ailleurs. Mais on n’a pas envie de partir. C’est chez nous ici.

Julie : Notre vie est ici. Nos élèves, nos collègues, nos amis. Nous avons grandi professionnellement ici.

Sabrina : On nous appelle parfois les dinosaures du lycée. (rires)

La perspective d’une mutation vous inquiète aussi parce qu’elle pourrait vous séparer ?

Julie : Oui (les larmes montent dans leurs yeux). C’est probablement l’une des choses les plus difficiles à imaginer. Ça fait vingt ans qu’on travaille ensemble, on est des amies, des sœurs.

Sabrina : Julie, c’est ma sœur. Alors imaginer qu’on puisse être séparées, dans deux établissements différents, c’est déchirant.

Au-delà de vos propres situations, qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

Sabrina : Les élèves, bien sûr. C’est ça qui me fait le plus peur. Des élèves qui avaient témoigné sont venus me voir ensuite en me disant : « Madame, on n’aurait jamais dû vous le dire. » C’est terrible. Parce qu’ils se sentent responsables de ce qui nous arrive.

Julie : Et ce n’est pas seulement lié à cette affaire. Nous sommes identifiées comme des personnes de confiance.

Sabrina : Et si demain un élève vient nous parler d’une situation difficile dans sa famille, de violences, de quelque chose qu’il subit, qu’est-ce qu’on lui dit ? « Désolée, je ne peux pas t’écouter parce que j’ai peur de ce que ça pourrait entraîner pour moi » ? Ce serait terrible.

Est-ce que vous vous considérez aujourd’hui comme des lanceuses d’alerte ?

Julie : Nous n’avons pas choisi ce statut.

Sabrina : Mais nous l’assumons. Parce que nous avons fait ce que nous pensions être notre travail : écouter les élèves, recueillir leur parole et la transmettre.

Julie : Demain, si un élève passe la porte de ma salle et me dit : « Madame, il faut que je vous parle », je l’écouterai.

Sabrina : Moi aussi. Je le referai même dix fois.

Julie : Parce qu’au fond, c’est peut-être ça le plus important dans toute cette histoire : que les élèves continuent à penser qu’ils peuvent parler.

Sabrina : Et qu’ils seront entendus.

PROPOS RECUEILLIS PAR CAROLE SAPIA

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